Un homme en uniforme parle dans un micro
Le commissaire de la GRC, Michael Duheme, lors d’une conférence de presse à propos des allégations contre le gouvernement indien. La Presse canadienneJustin Tang

La nouvelle crise entre l'Inde et le Canada porte un dur coup à leur relation… et pour longtemps

Les accusations des autorités canadiennes contre des diplomates indiens qui auraient été impliqués dans des «des homicides, des extorsions et d'autres actes criminels de violence» en sol canadien portent un sérieux coup aux relations entre les deux pays.

Réagissant à l'expulsion de six diplomates indiens, dont le haut-commissaire Sanjay Kumar Verma, l'Inde a rendu coup pour coup en chassant six diplomates canadiens. Elle a également rejeté les allégations du Canada comme étant «absurdes» et motivées par le clientélisme politique du gouvernement Trudeau à l'endroit de la diaspora sikhe.

L'Inde a toujours nié les soupçons canadiens. Son refus de coopérer à l'enquête a finalement contraint le gouvernement fédéral à la confronter publiquement.

Tout en reconnaissant l'importance de maintenir des relations solides avec l'Inde, Justin Trudeau a qualifié d'inacceptables les actions de l'Inde à l'endroit de militants sikhs favorables à l'indépendance du Penjab.

Les perspectives des deux pays sur ce conflit sont à ce point divergentes que leurs relations risquent bien de rester tendues longtemps.


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Retombées de l'assassinat de Nijjar

Les relations entre le Canada et l'Inde sont conflictuelles depuis septembre 2023 alors que Justin Trudeau avait affirmé détenir des allégations crédibles que l'Inde était impliquée dans l'assassinat de Hardeep Singh Nijjar.

Ce militant politique et religieux basé au Canada prônait la création d'un État sikh indépendant au Penjab, le Khalistan, dans le nord de l'Inde.

Suite à cette première déclaration fracassante, le Canada avait expulsé un diplomate indien, et l'Inde avait répliqué en expulsant des diplomates canadiens et en suspendant l'émission de visa pour les Canadiens. Réagissant à la menace indienne de révoquer l'immunité diplomatique, le Canada a alors rapatrié 41 diplomates.

L'Inde déplore depuis longtemps l'indulgence canadienne à l'égard du mouvement indépendantiste sikh, qu'elle considère comme une grave menace à sa sécurité nationale et à son intégrité territoriale. Or, la diaspora sikhe au Canada, la plus importante au monde, est un soutien important à cette cause.

Mais du point de vue canadien, la liberté d'expression, y compris les manifestations pacifiques, est un principe fondamental de ses valeurs démocratiques.

Deux moins plus tard, en novembre 2023, les États-Unis ont révélé avoir déjoué un présumé complot indien visant à assassiner un dirigeant séparatiste sikh à New York.

Ce développement a renforcé les inquiétudes du gouvernement canadien quant aux actions indiennes contre les activistes sikhes au Canada,et qui se poursuivraient jusqu'à maintenant, selon les déclarations de Michael Duheme.

Des gens font la queue à l'extérieur d'un immeuble
Lors du référendum sur le Khalistan, le 29 octobre 2023, des électeurs font la queue devant un temple sikh à Surrey, en Colombie-Britannique. La Presse canadienne/Ethan Cairns

Les calculs stratégiques de l'Inde

L'importance stratégique de l'Inde ajoute une couche de complexité à toute cette affaire.

Compte tenu du déséquilibre des forces avec la Chine, l'Inde considère son alliance avec les États-Unis comme essentielle à la sauvegarde de ses intérêts.

Les États-Unis, pour leur part, ont fait de l'Inde la pierre angulaire de leur stratégie indopacifique, avec des initiatives telles que le Dialogue quadrilatéral sur la sécurité qui implique également le Japon et l'Australie afin d'établir un «arc de la démocratie» traversant toute la région.

Aux États-Unis, l'approfondissement des liens avec l'Inde profite d'un soutien bipartisan qui a conduit à l'élargissement des partenariats économiques et militaires, avec un accent particulier sur les transferts de technologies comme garant de la relation.

Deux hommes aux cheveux blancs portent un toast
Le premier ministre indien Narendra Modi portant un toast au dîner d'État offert par président Joe Biden à la Maison Blanche. (AP Photo/Susan Walsh)

Lors de la visite d'État du premier ministre indien Narendra Modi à Washington en juin 2023, l'administration Biden a accepté de produire en Inde les réacteurs F-414 de General Electric destinés à un appareil militaire indien.

Cet accord fait entrer l'Inde dans le petit club des pays ayant une capacité de production de réacteurs militaires – les États-Unis, le Royaume-Uni, la Russie et la France, mais pas la Chine. Le renforcement de la coopération militaire entre les États-Unis et l'Inde vise à améliorer leur capacité à contrer les avancées de la Chine en matière de technologie militaire.

L'Inde est également une des pièces maîtresses de la Stratégie du Canada pour l'Indo-Pacifique. Dévoilée en 2022, cette stratégie décrit la Chine comme une «puissance perturbatrice» et souligne la nécessité de renforcer les liens avec les pays de la région, notamment l'Inde.

La réalisation des objectifs géostratégiques du Canada, lit-on, est liée à l'«importance stratégique, économique et démographique croissante de l'Inde». Le Canada s'est par ailleurs engagé à négocier un «accord de partenariat économique global» avec l'Inde – négociations actuellement suspendues en raison de la crise diplomatique actuelle.

Deux hommes, l'un brun et l'autre grisonnant, regardent dans des directions opposées
Au sommet du G20 en 2023, le premier ministre canadien Justin Trudeau croise son vis-à-vis indien Narendra Modi lors d'une cérémonie au site de crémation du Mahatma Gandhi. La Presse canadienne/Sean Kilpatrick

Désapprobation à l'Ouest

Face aux critiques quant à sa gestion des activistes pro-Khalistan à l'étranger, le gouvernement indien a sans doute surestimé sa valeur stratégique.

Or, la réprobation des États-Unis et du Canada est sans équivoque. Ils jugent inacceptable l'ingérence indienne, quelle que soit l'importance stratégique du sous-continent.

Narendra Modi avec Joe Biden à l'arrière-plan
Si l'Inde a vivement rejeté les allégations canadiennes, sa réaction est nettement plus circonspecte face aux accusations américaines. (AP Photo/Kenny Holston)

L'Inde, qui continuera probablement de nier les accusations du Canada, ne rétablira pas les liens diplomatiques de sitôt. Ce différend affectera tous les aspects des relations entre les deux pays.

Du point de vue canadien, les ingérences indiennes en sol canadien constituent une violation flagrante de sa souveraineté. Ottawa attend de l'Inde qu'elle coopère à l'enquête et l'assure qu'elle cessera ses pratiques de répression transnationale.

L'Inde, elle, y voit un enjeu de sécurité nationale puisque le Canada se montre plutôt conciliateur quant à l'indépendantisme sikh.

Si la diaspora indienne a généralement bien servi les intérêts du gouvernement Modi auprès des pays occidentaux, la diaspora sikhe au Canada lui a plutôt mis des bâtons dans les roues.

En l'absence de facteurs susceptibles de réconcilier les perspectives des deux pays, leurs relations risquent de rester tendues, malgré des considérations plus larges qui devraient favoriser un rapprochement.

This article was originally published in English

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