De jeunes enfants font du sport dans un stade.
Adopter les bons comportements dès le plus jeune âge permet d’augmenter ses chances de grandir et de vieillir en bonne santé. Pics Five/Shutterstock (no reuse)

La santé ne commence pas à l’hôpital : Pourquoi la jeunesse doit être au cœur des politiques de prévention


L’ESSENTIEL

  • Les recherches les plus récentes nous ont appris que la santé se construit bien avant l’entrée dans le système de soin.

  • Les comportements favorables à la santé s’acquièrent dans des endroits et des secteurs très divers : dans les familles, à l’école, dans les clubs sportifs, dans les collectivités, etc.

  • Notre organisation institutionnelle doit être transformée pour tenir compte de l’évolution des connaissances scientifiques.


Jamais la prévention n’a autant été invoquée dans le débat public. Pourtant, notre système de santé continue d’intervenir principalement lorsque la maladie est déjà installée. Ce paradoxe est l’illustration de l’un des grands défis sanitaires du XXIᵉ siècle.

Pendant plus d’un demi-siècle, notre politique de santé s’est construite autour d’une ambition qui a profondément transformé la société française : garantir à chacun l’accès aux soins. Hôpitaux, médecine de ville, Assurance maladie, innovations thérapeutiques… Ce modèle a permis des progrès considérables et contribué à l’allongement de l’espérance de vie.

Le véritable défi du XXIᵉ siècle n’est plus seulement de soigner les maladies, mais de protéger et développer le capital santé dès les premières années de la vie.

Malheureusement, aujourd’hui, les politiques de santé, d’éducation, de jeunesse, de sport et de numérique demeurent largement organisées en silos. Cette fragmentation ne correspond plus aux déterminants contemporains de la santé, et nuit à l’efficacité de la prévention à destination des plus jeunes, qui devraient pourtant être au centre des préoccupations.

Des maladies évitables

Aujourd’hui, les principales menaces pour notre santé trouvent autant leur origine dans nos conditions de vie que dans les maladies elles-mêmes. Santé mentale, alimentation, activité physique, sommeil, exposition aux écrans ou inégalités sociales façonnent durablement notre état de santé.

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) rappelle que les maladies non transmissibles sont responsables d’environ 75 % des décès dans le monde. Pour mémoire, ces maladies, également appelées maladies chroniques, se caractérisent généralement par leur longue durée. Les principales d’entre elles sont les maladies cardiovasculaires (telles que les crises cardiaques et les accidents vasculaires, les cancers, les maladies respiratoires chroniques, comme l’asthme et la bronchopneumopathie chronique obstructive, ou BPCO), ainsi que le diabète.

Si ces maladies résultent d’une combinaison de facteurs génétiques, physiologiques, environnementaux et comportementaux, on considère néanmoins qu’aujourd’hui, la plupart de leurs facteurs de risque sont évitables.

Ce constat marque un changement de paradigme. Dès 2008, la Commission de l’OMS présidée par Michael Marmot rappelait que notre état de santé dépend bien davantage des conditions dans lesquelles nous vivons que de la seule qualité du système de soins.

Or, si les maladies non transmissibles trouvent en grande partie leur origine bien avant leur apparition, alors la prévention devient notre premier traitement. Un constat qui s’applique aussi à la santé mentale, particulièrement dégradée chez les plus jeunes.

En 2025, l’OMS estimait qu’un adolescent sur sept souffrait d’un trouble mental. Toujours selon cette organisation internationale, la moitié des troubles psychiques apparaissent avant l’âge de 14 ans, et près des trois quarts avant 25 ans.

En France, le rapport Terram & Institut Montaigne consacré à la santé mentale des jeunes souligne lui aussi l’urgence d’une réponse publique plus ambitieuse. Pourtant, comme dans le cas des maladies non transmissibles, les interventions arrivent encore très, voire trop tard.

Les trajectoires de santé se construisent dès la jeunesse

Lorsqu’un adolescent victime de harcèlement perd le sommeil, cesse de pratiquer un sport, s’isole progressivement, passe plus de temps sur les réseaux sociaux et développe des symptômes anxieux, sa santé se dégrade, ce qui justifie les appels à une vigilance accrue concernant les effets des réseaux sociaux sur la santé mentale des jeunes.

Nous continuons pourtant à intervenir trop tard. C’est probablement le principal paradoxe de notre système : s’il est remarquablement organisé pour réparer les dégâts causés par la maladie, il l’est beaucoup moins pour construire durablement la santé. L’OCDE rappelle que les dépenses consacrées à la prévention représentent une part très limitée des dépenses de santé.

Les interventions se mettent le plus souvent en place lorsque les troubles psychiques ou les conséquences du harcèlement sont déjà installés. Or, ces vulnérabilités ne relèvent pas seulement de la médecine. Elles concernent tout autant l’école, le sport, le numérique, l’environnement social et la qualité de l’information. Un constat qui vaut aussi pour d’autres affections, telles que l’obésité, les addictions, etc.

Or, la jeunesse n’est pas seulement une période de la vie. Elle est le moment où se construisent les trajectoires de santé.

Modifier notre approche de la santé

Pendant longtemps, nous avons pensé que le système de santé produisait la santé.

En réalité, il produit principalement des soins. La santé, elle, se construit largement ailleurs, et bien avant l’entrée dans le système de soins.

Elle se construit dans les familles, à l’école, dans les clubs sportifs, dans les collectivités, dans nos choix alimentaires, dans notre rapport au numérique, dans les compétences psychosociales que développent les enfants…

La médecine curative demeure certes indispensable. Mais elle ne peut plus constituer l’unique horizon de notre politique de santé. Prévenir ne consiste plus seulement à dépister ou à vacciner. Prévenir, c’est agir suffisamment tôt pour éviter que les vulnérabilités ne deviennent pas des maladies.

Si les maladies chroniques se construisent progressivement au cours de la vie, alors la prévention doit agir bien avant leur apparition.

Prévenir, ce n’est pas non plus médicaliser. C’est sans doute le principal malentendu. Faire de la prévention ne signifie pas transformer chaque enfant en patient. Au contraire, la prévention consiste à agir sur les déterminants de la santé. Elle commence dans les lieux où les enfants grandissent et apprennent. L’école en est l’un des principaux.

La prévention passe bien entendu par l’activité physique. En 2012, une série d’articles publiés par la revue médicale The Lancet rappelait déjà que l’activité physique est l’un des déterminants majeurs de la santé tout au long de la vie. L’OMS recommande au moins 60 minutes d’activité physique quotidienne pour les enfants et les adolescents.

Or, selon les données collectées par Santé publique France, en 2024, seuls 33 % des filles et 51 % des garçons de 6 à 17 ans atteignaient les recommandations en matière d’activité physique.

Prévenir, c’est aussi donner aux jeunes les moyens de comprendre leur environnement et d’y évoluer de manière éclairée. Elle implique une véritable éducation à la santé et aux médias afin de mieux faire face à la désinformation.

Le défi n’est plus seulement de mieux soigner les maladies. Il est de mieux organiser la santé.

Changer l’organisation de la santé

On sait aujourd’hui que les déterminants de la santé sont transversaux. Ils traversent les politiques éducatives, sportives, sociales, environnementales et numériques.

Or, notre organisation administrative, héritée du XXᵉ siècle, n’est pas adaptée pour relever ce défi. La santé dépend d’un ministère. La jeunesse d’un autre. Le sport d’un troisième. L’éducation d’un quatrième. Le numérique d’un cinquième. Cette fragmentation ne correspond plus à ce que nous connaissons aujourd’hui des déterminants contemporains de la santé.

Les connaissances scientifiques ont évolué ; l’organisation de l’État doit évoluer elle aussi. Sa transformation pourrait passer par la création d’un ministère de la santé, des préventions, de la jeunesse et des sports, capable de mieux coordonner les politiques qui agissent sur les déterminants de la santé.

Mais la prévention doit dépasser le seul champ sanitaire. La santé doit cesser d’être considérée comme la seule affaire du système de soins : elle doit devenir un critère de décision des politiques économiques, industrielles, environnementales et scientifiques. Les déterminants commerciaux, tout comme les pollutions, montrent combien les choix économiques et industriels peuvent peser sur la santé des populations.

Cette exigence concerne également le système de soins lui-même. L’hôpital traite les conséquences des expositions environnementales, tout en contribuant à l’empreinte écologique collective. Nous avons pour cette raison proposé un label « Hôpital de santé environnementale », afin d’intégrer santé environnementale, pertinence des soins et transition écologique au fonctionnement hospitalier.

La grande réussite sanitaire du siècle dernier a été de garantir l’accès aux soins. La grande ambition du XXIᵉ siècle doit être de garantir à chacun les conditions pour rester en bonne santé. Il s’agit de déplacer le centre de gravité de notre politique de santé : des maladies vers leurs déterminants, du soin vers la prévention, de la réparation vers l’anticipation.

La prévention ne doit plus être « juste » une politique sanitaire. Cela doit devenir une politique de société, au service d’un projet collectif. À ce titre, faire de la jeunesse le premier investissement de notre politique de santé, c’est bel et bien choisir d’agir avant la maladie plutôt qu’après.


Pour aller plus loin

Couverture de l’ouvrage de D. Smadja, La République de la prévention
DR

David Smadja, La République de la prévention, LEH Édition, 2026.

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